Théorie
Il s'avère impossible avec les seuls arbitrages d'aider à saisir les sources d'un texte, puisque nous devrions utiliser, pour cela, des mots extérieurs à lui, empruntés notamment aux œuvres vues comme ayant été reprises. Il en va de même concernant l'examen de ce que le créateur a développé comme idées durant sa vie ou l'enquête sur les circonstances où sa réflexion est à situer, car au moins il faudrait recourir à des noms propres, tandis que les formules d'arbitrage ne comprennent en leurs membres que des cases du texte analysé.
Méthode
Pour de multiples époques nous attribuons communément, quelques siècles après, telles idées très vite répandues à des auteurs particuliers, mais cela ne condamne aucunement la recherche des sources, à condition de ne pas hésiter, le cas échéant, à regarder celles contemporaines d'une œuvre comme autant de témoignages sur l'ambiance du moment, au lieu de les voir comme des matériaux que les auteurs les mieux reconnus auraient précisément réutilisés. Dans cette perspective se trouve réduite à néant la spéculation discréditant la notion de source, laquelle amènerait, presque inévitablement, à négliger d'importants arbitrages.
Application à Baudelaire
A titre privé, surtout, Baudelaire semble avoir beaucoup joué avec les notions et, même, il pouvait le faire avec son patronyme qui, une fois reconsidéré comme substantif, désigne une sorte d'épée courbe [496]-[590]-[[1114]]. Passionné de rapprochements poétiques, il a pu, comme l'observe Antoine Adam, connaître les intuitions de Schelling reprises par Madame de Staël [8]-[934]: «Qu'y a-t-il de plus étonnant, par exemple, que le rapport des sons et des formes, des sons et des couleurs?» Le poète devait en outre s'intéresser à mille courants de la pensée la plus exaltée, aussi est-il souvent admis que Baudelaire connaissait en 1857 certaines des vagues conceptions de Swedenborg, Maistre, Wronski et Alphonse Louis Constant [8]-[377]-[662]. Marc Eigeldinger note [7]-[378]-[663]: «Le mérite revient à Jacques Crépet d'avoir signalé que le poème, "Les Correspondances", qui figure dans "Les Trois Harmonies" (1845) de l'abbé Constant pouvait être considéré comme une des sources du sonnet des "Correspondances".» Aucune certitude n'existant à cet égard, il cite une partie du texte afin de servir une réflexion que nulle apparence décisive à cet égard ne marque: «Formé de visibles paroles,/Ce monde est le songe de Dieu;/Son verbe en choisit les symboles,/L'esprit les remplit de son feu.» Puis: «Rien n'est muet dans la nature/Pour qui sait en suivre les lois:/Les astres ont une écriture,/Les fleurs des champs ont une voix,/Verbe éclatant dans les nuits sombres,/Mots rigoureux comme des nombres.» Claude Pichois insiste sur les deux significations imaginées pour le vocable “correspondance” [666]. D'un côté se trouve celle concernant les relations entre objets de la nature: «…Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.» Par ailleurs celle qui touche aux rapports entre le surnaturel et le monde: «La Nature est un temple…» Identiquement, Baudelaire parle, dans une lettre, de «"l'analogie universelle"» et de «la "correspondance"» [10]-[612]- [640]. Il ajoute [379]-[641]: «…la Nature est un "verbe", une allégorie, un moule, un "repoussé"…» image voisine de celles aimées d'écrivains qu'il cite volontiers, comme Hoffmann [9]-[12]-[439]-[607]-[693]: «…je trouve une analogie et une réunion intime entre les couleurs, les sons et les parfums. Il me semble que toutes ces choses ont été engendrées par un même rayon de lumière, et qu'elles doivent se réunir dans un merveilleux concert. L'odeur des soucis bruns et rouges produit surtout un effet magique sur ma personne. Elle me fait tomber dans une profonde rêverie, et j'entends alors comme dans le lointain les sons graves et profonds du hautbois.» De même qu'il en use avec Jean Pommier concernant le passage précédent, Claude Pichois salue Felix Leakey pour avoir fait méditer une page où Nerval écrit [553]-[662]- [664]: «Tout vit, tout agit, tout se correspond…» Un passage de Balzac donne l'autre côté de cette perspective [61]: «D'après les aveux et les manifestations de tous les somnambules, cet état constitue une vie délicieuse pendant laquelle l'être intérieur, dégagé de toutes les entraves apportées à l'exercice de ses facultés par la nature visible, se promène dans le monde que nous nommons invisible à tort. La vue et l'ouïe s'exercent alors d'une manière plus parfaite que dans l'état dit "de veille", et peut-être sans le secours des organes qui sont la gaine de ces épées lumineuses appelées la vue et l'ouïe!» Citant Sainte- Beuve pour une remarque de 1846, Léon Cellier souligne, indirectement, la connaissance profonde qu'avait Baudelaire des romans balzaciens [180]: «J'ai vu mon petit ami libertin, qui m'a dit les choses les plus étranges en littérature et en poésie, mais spirituel, et qui m'ouvre des jours sur les générations survenantes. Il raffole de Balzac et m'en donne une théorie très amusante, et qui a cela de précieux pour moi qu'elle est bien au point de vue de cet auteur, et qu'elle me le fait comprendre.» En risquant un léger malentendu, beaucoup ont voulu souligner ce que notait Gautier quant à l'effet du haschisch sur l'esprit [409]: «…les sons…jaillissaient bleus et rouges…» Il écrivait ailleurs, sans référence aux stupéfiants cette fois [404]: «…je découvre des affinités et des sympathies merveilleuses, j'entends la langue des roses…» Peut-être celle que Baudelaire a évoquée ainsi [[1034]]: «…Le langage des fleurs et des choses muettes!» Inspiré par Edgar Poe il déclarait [685]: «L'Imagination est une faculté quasi divine qui perçoit… les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies.» Plus avant il notait dans la même étude [486]-[665]-[686]: «C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du Ciel.» Poe quant à lui écrivait [8]-[665]-[792]: «Le monde matériel…est plein d'analogies exactes avec l'immatériel…» Il rêvait à [795]«…cette "Analogie", dont l'éloquence, irrécusable pour l'imagination, ne dit rien à la raison infirme et solitaire…» Il pensait également pouvoir décrire ainsi le fondement du monde [793]: «Cette matière est Dieu.» Plusieurs écrivains de la Renaissance ont éventuellement assuré la transmission de ces vues, mais il est douteux que Baudelaire en ait reçu le plein bagage [396]. En revanche des classiques ont donné fortement de telles idées [668]. Platon racontait un mythe de la fabrication du concret par un prodigieux artisan [756]: «…le Dieu, ayant décidé de former le Monde, le plus possible à la ressemblance du plus beau des êtres intelligibles et d'un Etre parfait en tout, en a fait un Vivant unique, visible, ayant à l'intérieur de lui-même tous les Vivants qui sont par nature de même sorte que lui.» Monde curieux [761]: «…Vivant visible qui enveloppe tous les vivants visibles…» Passant du mythe pédagogique au système, Plotin médite de la sorte [781]«…les choses doivent non pas dépendre les unes des autres, mais se ressembler toutes sous quelque rapport. Et c'est peut-être le sens de ce mot connu: "L'analogie maintient tout."» Dans ce cas [782]: «Le monde n'est-il pas un dieu…» Et puis [784]: «Voilà une nature unique qui est la totalité des êtres; elle est donc un grand dieu; ou plutôt elle n'est pas un dieu déterminé, mais le dieu universel, puisqu'elle juge bon d'être toutes les choses.» Il se retourne parfois vers celui qu'il pense commenter [785]«C'est pourquoi Platon dit ces mots énigmatiques: "L'essence se morcèle à l'infini."» Le charme de ces réflexions ne saurait être nié. Chacun les goûte sans les comprendre, plongé dans leur solennelle douceur [667].