La méthode

Méthode philosophique

Le « vérisimilisme » : une méthode, touchant aux bases du langage, pour évaluer numériquement la sûreté du rapport entre deux idées dans un texte où l'imagination, et non la rigueur, domine.

Nous pouvons appeler notre doctrine technique “le vérisimilisme”, “le calcul littéraire”, ou “une mathématique empirique des textes non scientifiques”. Il s'agit d'une technique et non d'une théorie. Une théorie est un ensemble de démonstrations rigoureuses portant sur le même objet, et formant comme un système, mais ouvert sur de nouvelles découvertes possibles. Une technique est un ensemble de savoirs sûrs, obtenus par tâtonnements, sur un même objet. Une technologie est l'application d'une théorie à la production ou modification d'objets matériels. Parmi les techniques, certaines, comme la fabrication d'outils en pierre, débouchent sur des objets matériels. D'autres, comme les beaux-arts, débouchent sur des objets qui suggèrent la question du beau et du laid, ce qui n'est pas très matériel. D'autres, comme l'écriture, donnent des objets dont se sert notre esprit, notamment pour la conservation des connaissances à travers les distances et les âges.

Le vérisimilisme est une technique d'analyse des textes -oraux ou écrits- dans lesquels domine l'imagination, et où le contrôle par confrontation aux faits demeure très secondaire. Le vérisimilisme ressemble donc à l'écriture, puisque c'est une technique ne produisant pas directement des objets matériels, mais qui est utile pour la connaissance. Seulement, la différence avec l'écriture est qu'au lieu d'avoir été obtenu seulement par tâtonnement, le vérisimilisme provient de la dérivation d'une théorie vers un tâtonnement. La théorie est le calcul des probabilités, fondé par Stevin, Galilée, Fermat, Pascal, les Bernoulli, et Bayes. Nous ne parvenons pas à appliquer cette théorie aux interprétations des textes, alors nous en faisons une imitation empirique, qui n'est plus de la théorie, mais une technique philosophiquement fondée, ayant pour finalité d'enrichir la connaissance linguistique ou poétique, l'analyse littéraire, ou le commentaire des ouvrages écrits et oraux, obtenus principalement par l'imagination.

Vocables philosophiques

Il est impossible de définir rapidement les termes spéciaux employés par nous. On parlera donc ici juste à l'imagination du lecteur, un peu comme un physicien qui avancerait que le soleil “brûle” pour exprimer qu'une “combustion” a lieu en lui. De manière donc très grossière et approximative, un “heurt” est relatif à un paradoxe. Une “glose d'atténuation” situe un problème sans le résoudre. Une “clenche” est en relation à une influence exercée par le contexte sur la formation d'un paradoxe. Un “tartan” se rapporte à une analogie. Un “feutre” touche une tournure de style à forme de légère devinette. Un “reps” se relie à une onomatopée, à un excès de ponctuation ou à un type de jeu de mots. Une “gomme” concerne une liaison entre des sens. Pour la vraisemblance numériquement exprimée, la filière est celle du heurt; le gradient est celle de la glose; l'arpent est celle de la clenche; l'arche est celle du tartan; la grille est celle du feutre; la manse est celle du reps; et le module est celle de la gomme. Ces mises au point de base rendront service dans la compréhension des sept premières parties du livre. Le reste sera d'une approche facile, à partir de là, pour ceux ayant parcouru les étapes antérieures.


Courants philosophiques

La philosophie de la nature humaine de David Hume

Comme nous avons besoin de représenter la liaison entre les idées du poème „Correspondances“ de Charles Baudelaire, nous sommes conduit à réaliser une adaptation du principe de David Hume -philosophe qui osa imiter Newton de façon analogique- selon lequel plus il existe de distance entre les idées, moins elles sont associables. Au lieu de voir ce point, comme David Hume, dans l'esprit de chacun pensant à la nature ou à l'expérience, nous considérons la chose pour les idées exprimées dans le poème. Afin de tenir compte des liaisons logiques, nous admettons qu'elles réduisent au minimum la distance, faisant comme si les idées étaient exprimées au contact l'une de l'autre. «La Nature est un temple...L'homme y passe...» donne malgré la distance apparente de «Nature» et de «homme» une distance minimale Nature-homme grâce au lien logique «y passe». Dans un texte non démonstratif les sens des mots sont presque comme des masses dans l'espace, c'est-à-dire que plus ils sont loin, plus la mémoire oublie de les connecter, et donc moins ils s'attirent (ne parlons pas du carré de la distance: c'est trop précis). Plus un texte est démonstratif, plus les rappels de sens, du genre “le point numéro 1” ou “ce dont nous parlions plus haut”, sont fréquents, et la distance entre les sens des mots est annulée de ce fait. Donc cette situation n'est pas favorable à l'étude que nous donnons, laquelle ne vaut que pour les textes d'imagination. Pour ces derniers, c'est parfois très simple: plus les sens des mots sont proches, plus ils s'attirent. De surcroît les provocations d'un auteur, les paradoxes, les alliances de mots -de sens contraire- frappent davantage l'esprit que les significations ordinaires, et donc l'attirance des sens des mots est encore plus nette quand ils forment des paradoxes. Cette situation est au plus haut point propice à l'étude menée -le perroquet, à ce qu'on dit, est plus enclin à répéter un mot entendu avec accompagnement d'une forte émotion parce que ça se fixe mieux dans sa “mémoire”, et nous serions par un côté comme cela.

En nous imposant la lecture de la littérature sur la littérature, nous mettons sur pied une mesure de vraisemblance du sens posé comme original, pour tout texte d'imagination ayant fait l'objet de nombreuses recherches critiques au fil d'au moins un siècle environ. La partie de l'ouvrage "Sens et distance 1" prend l'exemple des interprétations possibles du poème de Baudelaire, analysant la façon dont s'attirent les sens des mots composant les paradoxes présentés, et la façon dont les paradoxes eux-mêmes ("Nature-temple", "vivants piliers", "encens-corrompus", "réponses entre couleurs, parfums et sons") renforcent mutuellement leur ancrage dans l'esprit ou la mémoire. "Sens et distance 2" généralise aux problèmes non paradoxaux ce qui a été vu avec la partie précédente. Deux genres de liens non mesurés auparavant pour leur vraisemblance sont maintenant considérés à cet égard. D'abord les constats neutres ou ce qui y ressemble le plus, comme les éléments d'un inventaire d'huissier. Par exemple «de longs échos qui de loin se confondent» est proche d'une série de constatations: “il existe des échos”; “certains sont longs”; “certains sont formés loin de l'auditeur”; “certains se confondent”. La deuxième catégorie de choses étudiées autrement qu'avant, c'est-à-dire métriquement désormais, est constituée par les relations qui peuvent servir à situer, dans le labyrinthe des idées générales, les paradoxes vus dans la partie précédente. Ainsi le paradoxe “encens corrompu” est rendu abordable par les liens "encens-sens" et "sensualité-corruption". Il est montré que cette fois encore, les sens des mots s'attirent bien plus dans les situations où ils ont une faible distance, temporelle si on écoute le poème, ou spatiale et temporelle si on le lit. Comme cette attirance est moins nette que pour les sens des mots formant des paradoxes, le dispositif de mesure est plus long, car l'attraction devient négligeable dans davantage de cas. La mesure réalisée pour la vraisemblance de ce que l'auteur a voulu dire se fait par 1/x=1/qepfzgj au lieu de se faire par 1/x=1/tsmw. Il y a donc trois filtres à réalité de plus, ou encore le 1 du numérateur a trois fois plus d'occasions de se diviser -par 2 notamment- en raison des nombreuses précautions à prendre dans l'acte de prêter à l'auteur une interprétation de son texte. "Sens et distance 3" étudie l'influence des mots qui paraissent secondaires, placés à côté de ceux qui font un paradoxe.

Ainsi «triomphants» qui est à côté de «corrompus» et de «encens» dans „Correspondances“ oblige à écarter le sens “chimique” de «corrompus» pour faire prévaloir le sens “moral”. On a déjà mesuré la vraisemblance que l'auteur ait voulu les paradoxes, et on mesure maintenant la vraisemblance qu'il ait voulu en favoriser l'existence par des mots, comme «triomphants», placés à côté de ceux qui les forment le plus immédiatement: «encens» et «corrompus» pour “encens corrompus”. Au passage, en changeant sans cesse le poème de Baudelaire, pour mieux comprendre les textes en général, nous repérons des faits comme le suivant, très frappant. Les deux paradoxes "Nature-temple" et "encens-corrompus" renforceraient mutuellement leur sens, par une action réciproque, dans “La Nature est un temple et les encens sont corrompus”. Mais si on enlève “encens”, et un pluriel pour obtenir “La Nature est un temple corrompu”, le paradoxe "Nature-temple" est affaibli par le paradoxe “temple corrompu” parce qu'un temple corrompu n'est plus tout à fait un temple, et qu'ainsi la relation du temple à la Nature est moins choquante. On dirait que “encens” protège le premier paradoxe de l'affadissement qui survient quand les deux paradoxes sont amalgamés. Comme il semble y avoir tout un ensemble de relations de ce genre à explorer, nous avons bon espoir que la méthode présentée sera féconde en ce qui concerne le pointage de tels faits précis. L'emprunt initialement fait aux principes de la philosophie de David Hume, sur la distance et le relâchement du contact entre les idées, aboutit donc à de nouveaux objets d'étude. Mais, tenu par d'autres tâches, celles devant être accomplies dans les Parties qui suivent actuellement la troisième, nous avons remis à beaucoup plus tard l'approfondissement de cette affaire.

Philosophie de Cournot : calcul et probabilités

Nous avons, pour servir de fondement à notre calcul empirique de vraisemblance, imité une idée philosophique d'Augustin Cournot, un philosophe de la pensée scientifique, ayant vécu de 1801 à 1877. Cette intuition remarquable d'Augustin Cournot consiste à se représenter la réalité essentielle qui se dégage au milieu des irrégularités dans les processus auxquels le calcul des probabilités est applicable. C'est la fameuse traînée centrale dense au milieu du nuage clairsemé de points disparates dans les diagrammes de probabilité et de statistique. Pourtant le philosophe mathématicien n'appliquait pas sa conception à l'étude des textes. Eloignons-nous de son époque, pour prendre l'exemple d'un sondage des années 1975-80 sur le cancer du poumon, utilisé pour faire voir des variations d'humeur et de régime alimentaire des patients. L'un prendra trop de café; l'autre trop d'alcool; le troisième ne mangera pas assez; le quatrième se nourrira trop au contraire; le cinquième sera sans cesse mélancolique; le sixième sera emporté; d'autres seront calmes. Pourtant au milieu de ce désordre, il apparaîtra une tendance principale car ils fumeront presque tous. On figurera les résultats isolés par des points à la périphérie du bloc principal des réponses. Le caractère majeur au contraire se représentera comme une traînée foncée exprimant la tendance générale. Laplace avait élaboré les probabilités en pensant que le hasard n'existe pas pour une pensée très puissante, mais qu'il existe pour celui qui ne connaît pas assez les lois de la nature -et de la société qui la continue, ajouterons-nous. Le calcul des probabilités est une détermination par nous d'un déterminisme dans les choses -avec même les choses de l'activité poétique, faut-il encore ajouter. Laplace avait raison “grosso modo” avec l'idée du hasard dû à notre ignorance, mais Cournot a insisté justement sur un détail de grande valeur: la différence entre l'impression de détermination et l'impression de hasard est simplement une affaire d'échelle. Nous dirons en tâchant de continuer sa pensée, et en commençant par le plan subjectif, que la perception des faits est organisée comme l'eau. Il y a la vapeur d'eau; l'eau liquide; la glace. C'est pareil pour la perception en cause. Il y a, 1°), l'inconnu allant dans tous les sens pour l'individu désemparé qui se réveille au milieu d'une action intense menée autour de lui par autrui; il y a, 2°), le hasard ou disposition des événements qui ne montrent leur détermination que présentés en grand nombre; et il y a, 3°), la détermination non hasard, comme dans la poussée d'Archimède pour le bateau qui se maintient à flot. Le lien est accentué par le fait qu'au départ, la flottaison du bateau n'est pas comprise. Au plan objectif maintenant, nous écartons en idée 1°), puis couplons 2°) et 3°) en supposant un dégradé entre les deux, mais sans imaginer une continuité “leibnizienne”, donc en nous contentant d'une gradation entre les positions par minuscules discontinuités. Qu'il y ait hasard, 2°), ou détermination, 3°), n'est qu'une affaire d'échelle. La détermination est juste le fait que les irrégularités disparates qui entourent la tendance centrale deviennent négligeables. Donc une intelligence absolue percevrait cette affaire d'échelle. L'utilisation déterminante du hasard repose de toute façon sur la “loi des grands nombres” ou le “théorème de Bernoulli”. Quand on regarde quelques lancers de pièce de monnaie, et qu'on a parié sur un résultat, on a l'impression que “pile” et “face” arrivent par chance ou malchance. Mais quand on voit mille lancers, on a l'impression de régularité avec ½ de “pile” environ, et ½ de “face” environ. Augustin Cournot pensait avec de telles idées connaître l'économie et il n'est pas tellement étonnant que la stylistique puisse être vue comme un nouveau territoire à conquérir de cette façon. La différence risque d'être que nous nous sommes permis un grand nombre de libertés avec les mathématiques -ce qui nuit sans doute fortement à l'essai- et que nous ignorons comment faire mieux.

Pour le contenu des textes, nous jugeons que les interprétations les plus fréquentes sont aussi les plus solides. Le sens le plus sûr auquel la critique peut atteindre finit par se dégager au fil du temps. Il a été filtré par des générations de critiques. Il constitue alors la tendance principale des commentaires et est dû au texte. Les sens fantaisistes supposés à la hâte, au contraire, paraissent des caprices disparates, au milieu desquels seul le sens principal demeure ferme, semblable à une traînée plus marquée au milieu d'un "nuage" de points dispersés. Pour „Correspondances“, untel voit la «Nature» de Baudelaire comme une amante, l'autre la voit comme le faisaient les philosophes magiciens de la décadence alexandrine, le troisième se la représente comme une mauvaise belle-mère, le quatrième l'identifie à la voûte céleste, mais tous sont d'accord que c'est un paradoxe de la dire «un temple». Il faut alors imiter la théorie des probabilités en jouant sur des critères d'acceptation qui débouchent sur des valeurs numériques. Ce faisant nous procédons à de nombreuses adaptations empiriques du calcul, afin d'épouser le nouvel objet à traiter. Quand une signification est avérée, de par sa confirmation de critique en critique, nous la tenons pour celle voulue par l'auteur et nous lui accordons la vraisemblance maximale : 1/1. Puis nous cherchons la situation de chaque autre interprétation, tournant autour des mêmes mots du texte, sur une échelle allant de 1/1 aux valeurs négligeables <1/16. Comme le sens des mots est dur à traiter par un véritable calcul des probabilités, on introduit des modifications "ad hoc" en fonction des difficultés rencontrées, ce qui donne certes des mesures, mais dans le cadre d'une technique tâtonnante qui ne démontre pas au sens fort du mot. On évite alors dans l'exposé tous les termes comme “probabilité”, “science”, “hypothèse”, “démonstration", et on met juste “vraisemblance”, “savoir” ou “connaissance”, “supposition”, “explication”. Les vraisemblances sont bien un rapport 1/x comme en probabilités, mais 1/x est trouvé de façon très empirique et constamment avec le seul exemple de „Correspondances“.

Les critères-mesures sont t, s, m, w dans 1/tsmw pour "Sens et distance 1". Ce sont q, e, p, f, z, g, j dans 1/qepfzgj pour "Sens et distance 2". Ce sont t*, s*, q*, e*, p*, f*, z*, g*, j* pour 1/t*s*q*e*p*f*z*g*j* pour "Sens et distance 3". Le filtrage des interprétations abusives est permis par ces mesures. On s'aperçoit que le résultat montre une grande faiblesse numérique pour toutes les interprétations “tirées par les cheveux”. La méthode nuira donc à ceux qui prétendent dégager d'un texte un sens inventé, comme le prestidigitateur le lapin du chapeau, après avoir fait un montage rhétorique et social ayant comme effet de provoquer l'illusion. On s'appuie au maximum sur l'histoire littéraire pour repérer comme telles les interprétations fantaisistes et les séparer des très rares idées simultanément bonnes et difficiles à trouver. L'ensemble des faits et des tâches se dessine peu à peu. L'auteur a voulu des paradoxes, il a mis en place des moyens de les percer, et aussi des moyens pour les stabiliser, par des micro-verrouillages de sens, grâce aux mots voisins de ceux des paradoxes en question. Les volontés supposées de l'auteur, ou les interprétations, finissent par être mesurées comme “très vraisemblables”, “peu vraisemblables”, “de vraisemblance négligeable”. Avouons-le, souvent la plus haute vraisemblance revient simplement aux idées trouvées immédiatement par le public du texte. Les centaines d'interprétations qui passent par le filtre des attaques des critiques, pendant un siècle ou plus, contiennent comme étant le meilleur ce qui revient sans arrêt, ce que personne n'arrive à chasser, parce que c'est vrai -«la vérité est index d'elle-même» à très long terme. Tout bonnement les exégètes ne peuvent s'en passer vu que ça vient du texte lui-même. Donc à partir du fouillis, du "nuage" des interprétations allant dans tous les sens, la tendance principale se dégage, faite des meilleures idées, qui sont les plus fidèles au texte, et qui sont celles dont les interprètes ont le plus besoin. On devient, en consultant la critique, le dépositaire du "nuage" des interprétations qui viennent maintenant habiter sa propre mémoire -et aussi, heureusement, on est le dépositaire de cette tendance principale qui traverse le "nuage". Alors un nouveau processus commence à cette nouvelle échelle et à un niveau supérieur. Quand on voit qu'on a sans arrêt besoin des mêmes critères pour départager les sens illusoires du sens principal, on en fait les moyens de mesurer la vraisemblance. C'est le processus de l'induction, l'un des plus fidèles producteurs d'idées substantielles avec la perception et la déduction.


Application : la littérature, étude de textes littéraires

L'intérêt des textes littéraires

Puisque «Correspondances» veut dire, selon de nombreux exégètes, “Analogies”, nous devions aborder, tôt ou tard, les tournures de style du même nom, fréquentes dans la littérature universelle. "Sens et distance 4" rejoint ainsi le traitement des problèmes de rhétorique, en étudiant quelques tropes importants, et parmi eux, pour rester dans le domaine le mieux connu, la comparaison et la métaphore. Les connaisseurs s'interrogent ordinairement sur les ressorts de ces figures, et nous abordons ce point en mettant à profit une observation rapide mais lumineuse de la "Poétique" d'Aristote, dont Vuillemin a souligné l'importance. Cela permet le développement de la supposition selon laquelle l'analogie mathématique, de modèle 2/3 = 4/6, semble la base logique d'une famille de quatre tropes, dont les types sont "la vieillesse pour la vie est le soir d'une journée", "la vieillesse est le soir de la vie", "la vieillesse est comme un soir", "la vieillesse est un soir". Tout en caractérisant cet ensemble par ses liens internes, on applique au nouvel objet la perspective centrale de l'essai, pour se demander si un auteur imaginatif quelconque, barde ou écrivain, gloire littéraire ou obscur conteur de la tradition orale, individu isolé ou porte-parole d'une collectivité, œuvrant pour la mythologie ou la poésie, a effectivement voulu livrer telle figure de style aperçue dans son texte par un interprète, ou si, au contraire, le critique l'a inventée en partant de trop peu de chose dans l'ouvrage considéré. Concevant, de l'un de ces extrêmes à l'autre, un dégradé leibnizien ou bernoullien, on met en place une mesure de la certitude quant à la présence, dans les textes d'imagination, des tournures appartenant à l'un des quatre genres d'analogie étudiés. Pour cela, une partie des moyens précédemment employés dans le tri progressif du vraisemblable et de l'invraisemblable est réutilisée.

"Sens et distance 5" examine des tournures voisines des précédentes, celles ayant notamment les types “j'aperçois une voile”, “il a visité tous les sceptres d'Europe”, “que j'aime son vélo”, "ils le feront disparaître", «Va, je ne te hais point.» La même idée sur la distance préside à ce nouveau développement. Considérons le texte “la société a besoin de vous, de caisses de résonance, d'instruments d'alerte, et n'oublions pas que dans un moment important de la crise générale des mœurs, lui aussi a joué son rôle, Baudelaire”. La figure “vous êtes un Baudelaire” sera moins vraisemblable qu'avec “la société a besoin de vous, Baudelaire lui aussi a joué son rôle”. En somme, dans tous les cas faisant ici les objets d'étude des Parties I, II, III, IV, V, VI et VII de l'essai, la mémoire remplace les liaisons codifiées bien connues dans les usages verbaux, quand elles manquent. Ainsi, pour deux mots que l'auteur a unis volontairement par une disposition grammaticale, comme «corrompus» et «encens» dans le poème, leur distance n'empêche pas leur rapport. Mais pour le reste, dans un texte d'imagination, deux idées sans liaison expresse doivent leur connexion au souvenir de la première quand la seconde est abordée. Il en suit que leur relation s'affaiblit avec leur distance. Les masses d'après Newton sont dans l'espace réciproquement attirées en fonction inverse du carré de leur distance. On imagine que dans certaines conditions et à l'intérieur d'un même texte, les significations s'attirent d'autant plus qu'elles sont proches, et d'autant moins qu'elles sont éloignées. Pour cela, il faut que la rédaction ne soit pas rigoureuse, ce qui explique que la méthode n'est intéressante que pour des textes d'imagination.

Choix de „Correspondances“ le poème de Baudelaire

Il nous faut adapter à notre démarche une conception inégalée bien que boiteuse, et tellement ordinaire qu'on l'attribue à un grand nombre de savants différents: la méthode expérimentale. En prenant appui sur elle, on fait passer des épreuves à tout critère numérique inventé par tâtonnement dans le seul but de mesurer une invraisemblance d'interprétation littéraire recherchée exprès ou connue de nous depuis un moment. Afin d'éviter que la synthèse provisoire des critères d'invraisemblance soit floue, on procède à de nouveaux essais avec eux tous pris cette fois ensemble, faisant varier diverses quantités de multiples aspects parmi ceux étudiés, pour compléter la mesure. Au bout de chaque démarche, il ne reste plus, afin d'obtnir la quantité de vraisemblance cherchée, qu'à prendre l'inverse de l'invraisemblance, donc l'inverse numérique du produit des critères d'invraisemblance. Comme les grandes œuvres ont survécu à leur adaptation scolaire, elles devraient autant résister à nos essais; et il ne faut pas faire valoir avec empressement que le mieux serait d'écrire le texte sans l'emprunter jamais, car le soupçon viendrait vite le frapper d'avoir été fourni juste pour la défense de l'analyse présentée, et donc en définitive, pour briller vainement.

Quant à nous, justement, les goûts et conseils de nos parents, ainsi que ceux de nos professeurs, nous ont très tôt orienté vers Baudelaire, "les Fleurs du mal", et „Correspondances“, de sorte que ce poème est depuis de très longues années un objet commode d'exercice mental, que nous avons à l'esprit fréquemment, pour éprouver ce que nous pensons en matière d'interprétation. C'est devenu ensuite comme un atelier portable de linguistique poétique, ouvert à tout moment, et même dans des situations où rien ne permet de noter quoi que ce soit comme idée.